
Profiter veut dire progresser
Hier, j’ai encore entendu cette phrase siffler à mes oreilles. Je l’entends souvent lorsqu’on me questionne sur mon hygiène de vie, un peu comme si j’étais une bête curieuse, je dois l’avouer. Cette phrase me pose deux problèmes majeurs.
Le premier : pourquoi ces deux concepts devraient-ils s’opposer ? Selon moi, cette phrase suppose que profiter consisterait à éviter les efforts pour se consacrer aux plaisirs accessibles facilement.
Le second : elle évalue ma façon de vivre ma vie comme si je ratais quelque chose d’essentiel.
Que veut dire profiter, exactement ?
Profiter de la vie, c’est jouir pleinement de l’existence en donnant un sens profond à ses actions.
C’est le mot « pleinement » qui m’interpelle. Pleinement signifie à pleine capacité, sans limitation. Or c’est exactement l’inverse de ce que sous-entend la phrase, qui associe le fait de profiter à l’oisiveté et à l’absence d’effort.
Le verbe lui-même le dit, d’ailleurs. « Profiter » vient du latin proficere, qui signifie avancer, progresser. C’est la même racine que « progrès ». Et cet usage a survécu dans notre langue : on dit d’une plante qu’elle profite quand elle pousse bien, d’un enfant qu’il profite bien quand il grandit et se développe. Profiter, dans le sens premier du terme, ce n’est pas consommer. C’est croître, tirer un gain qui reste.
Ceux qui opposent « profiter » et « prendre soin de soi » ont donc retourné le mot. Ils l’emploient pour désigner exactement ce qu’il ne signifie pas : ne rien gagner, ne rien construire, simplement dépenser.
Si l’on prend la définition au sérieux, chercher à obtenir sa meilleure condition physique n’est pas un obstacle au fait de profiter. C’est la condition pour y parvenir. On ne profite pas pleinement d’une randonnée quand on est essoufflé au bout de vingt minutes. On ne profite pas pleinement d’une journée avec ses enfants quand s’accroupir ou se relever du sol demande un effort. On ne profite pas pleinement d’un voyage quand le corps décide de ce qui est possible ou non en terme d’excursions. C’est exactement ce que je cherche à construire au studio : un corps fiable et capable qui vous soutient au lieu de vous limiter.
Il faut aussi rappeler une chose simple : le corps humain est ainsi fait que s’il ne se construit pas, il se dégrade. Il n’existe pas de position neutre, pas de pause où l’on conserverait ses acquis sans rien faire. Ne rien faire, ce n’est pas rester où l’on est, c’est reculer lentement. Ce que beaucoup appellent « profiter » est en réalité un choix par défaut, dont les conséquences se payent plus tard.
Ce qui participe réellement à profiter
Manger correctement. Développer sa force, sa masse musculaire, son endurance. Dormir à des heures régulières. Respirer correctement. Ne pas abuser de l’alcool. Mais aussi, sur le plan intellectuel : se cultiver, lire, construire des raisonnements, développer une intelligence financière.
Tout cela ne s’oppose pas au fait de profiter. Tout cela l’élargit. Chaque capacité que vous développez est une porte qui s’ouvre, une chose de plus que vous pouvez faire, une limitation en moins.
À l’inverse, ce que certains appellent profiter revient souvent à se contenter de ce qu’on est, à chercher le divertissement et à s’auto-accepter par défaut. C’est un choix, mais il faut être honnête sur ce qu’il coûte : chaque année passée ainsi réduit le champ des possibles au lieu de l’élargir.
Le « trop » est aussi nocif que le « pas assez »
Je ne dis pas qu’il faut être en permanence en action d’amélioration. Cette posture-là a son propre coût, et je la vois régulièrement.
Vouloir tout optimiser en permanence met une pression constante. On finit par mesurer chaque repas, culpabiliser pour une séance manquée, calculer son sommeil, ne plus jamais s’autoriser d’écart sans arrière-pensée. Chez certains, ça dérape vers un rapport problématique à la nourriture ou à l’entraînement. Chez beaucoup d’autres, ça produit simplement plus de stress qu’au départ, ce qui est un comble quand on cherchait justement à aller mieux.
La récupération, le repos et le plaisir ne sont pas des concessions faites à la discipline. Ils en font partie. Un corps qui ne récupère pas ne progresse pas, et un mode de vie qui ne laisse aucune place à la détente ne tient pas dans la durée. Comme je l’écrivais à propos du temps long, ce qui se construit vite s’effondre vite. Le « trop » finit par produire le même résultat que le « pas assez » : l’abandon.
Votre façon de voir les choses change en essayant
Il y a quelque chose que je constate systématiquement avec mes élèves, et qui est difficile à faire comprendre à quelqu’un qui n’a pas encore commencé.
À mesure que vous avancez dans le fait de prendre soin de vous, vous voyez les choses à travers une autre paire de lunettes. Ce qui semblait restrictif au départ devient normal, puis souhaitable. Ce qui ressemblait à une privation devient une source de plaisir en soi.
Un entraînement bien mené procure une satisfaction que personne ne peut vous décrire à l’avance : il faut l’avoir vécue. Un repas préparé sans produits transformés ne se ressent pas comme une punition une fois que le goût est revenu et que vous redécouvrez ce que les aliments ont réellement à offrir. Ce n’est pas de la volonté qui vous fait tenir à ce stade-là, c’est la préférence. J’ai déjà écrit que la volonté ne suffit pas : c’est précisément à ce moment qu’on cesse d’en avoir besoin. Vous ne vous privez de rien, vous avez simplement changé ce que vous appréciez.
C’est pour ça que « je préfère profiter » ne tient pas comme argument. Ce n’est pas un choix entre profiter et prendre soin de soi. C’est un choix entre profiter maintenant en réduisant ses options, ou construire les capacités qui permettront d’en profiter longtemps.
Il faut accepter de ne pas savoir à l’avance
Le problème de cette phrase, c’est qu’elle est prononcée par des gens qui jugent depuis l’ancienne paire de lunettes. Ils évaluent une vie qu’ils n’ont pas expérimentée, avec les critères de celle qu’ils connaissent. C’est logique, mais ça ne prouve rien.
Nombreux sont ceux qui, avant de venir au Manosque Training Club, ne croyaient pas qu’on puisse prendre du plaisir à s’entraîner. Ils venaient pour un problème à régler, une douleur, un objectif précis. Aujourd’hui, ils en demandent plus, et ils considèrent leurs séances comme un élément essentiel de leur équilibre.
Personne ne peut vous convaincre de cela par un raisonnement. Il faut l’éprouver. La seule chose à accepter au départ, c’est que votre regard actuel sur la question n’est peut-être pas définitif.


